Courrier cadres - Août 2006

Regonflés à bloc

Se prendre pour un agent spécial, un rugbyman, louer la femme-caoutchouc ou l’équilibriste. Les nouveaux stages de team building et de développement personnel rivalisent de créativité pour favoriser la confiance en soi et l’esprit de groupe. Les entreprises en redemandent, les cadres aussi.

Les salariés du groupe Scottish & Newcastle sont des veinards. Leur employeur les invite régulièrement à lever le nez de leurs dossiers, et à se retrouver autour d’une activité insolite. Le but : s’aérer la tête et revenir gonflé à bloc grâce à des stages pour apprendre à mieux travailler en équipe. Ainsi, le service marketing de Kronenbourg, racheté en 2000 par le géant anglo saxon de la brasserie, s’est retrouvé plongé au coeur de la forêt vosgienne pour participer à un jeu de stratégie grandeur nature.

Au printemps 2006, c’est le service des achats qui s’est livré à une course de speedboat (vedettes ultrarapides) à Disneyland Paris. Objectif: faciliter la communication entre des équipes dispersées dans cinq pays en raison de rachats successifs. « Nous avons choisi le speedboat parce qu’il symbolise bien notre activité, où la rapidité prend une place croissante. On a beau planifier, il faut répondre à la demande du marché. Mais avoir le réflexe de fonctionner en équipe n’est pas si évident en raison de notre organisation matricielle », remarque Anne Caroline Eichacker, adjointe du directeur des achats groupe de Scottish & Newcastle. Et ça marche: « Aujourd’hui, nos acheteurs n’hésitent plus à appeler leurs collègues anglais ou finlandais. »

Baby-foot et prise d’otages.
Si ce type de formation séduit les entreprises, c’est parce qu’il concilie récompense et transmission de message. « L’année dernière, nous avons augmenté notre chiffre d’affaires de 10 % dans ce domaine », confirme Carlo Olejniczak, directeur Business solutions de Disneyland Paris, qui a accueilli plus d’un millier de séminaires en 2005. Les activités « gratuites » ; où les participants sont livrés à eux-mêmes, ont de moins en moins la cote. « Si vous proposez une partie de baby-foot géant, le groupe va trouver ça hyper fun mais, au final, il ne va pas lui en rester grand chose », souligne Christophe Hannezo, de Koroïbos, qui s’est spécialisé dans la transmission des valeurs du rugby ou du football. Pour tirer leur épingle du jeu, les agences conçoivent des produits sur mesure qui visent à mettre en exergue les talents des participants. « Nos jeux font intervenir la stratégie, l’action, l’intuition. Chacun sent qu’il est important et qu’il peut trouver sa place. S’il se tient à l’écart, cela a des répercussions sur les résultats. Il ne se contente pas de s’amuser, il vit une expérience », assure Mark Jane, directeur artistique de l’agence Minuit moins dix.

Parfois, les expériences se révèlent extrêmes. Certaines entreprises, notamment des banques, vont jusqu’à simuler une prise d’otages. Là aussi, ces sensations fortes ont une justification : aiguiser la résistance des managers à des agressions imprévues.

À Espion, Espion et demi
Où se trouve le laboratoire bactériologique qui menace l’humanité ? Sur les traces d’un savant fou, le service marketing de Kronenbourg a joué aux apprentis 007. Au programme : de l’action et de la stratégie. Au coeur de la forêt vosgienne, à une heure de route de Strasbourg, l’hôtel spa La Clairière est un havre de paix. Quelques clients se prélassent dans des bains bouillonnants. Soudain, au milieu des vapeurs, derrière la baie vitrée, surgissent des hommes en treillis. « Mais que font ils ? », s’interroge, inquiète, une dame. Oui, qui sont ces énergumènes semblant tout droit sortis d’un James Bond ? Des chefs de produit, des chefs de groupe, des assistants, des responsables études, etc. Au total une trentaine de personnes qui appartiennent au service marketing de Kronenbourg France.

Conviés en début d’après-midi, ils ont été priés de venir en jean et tennis, mais ils sont loin d’imaginer qu’ils seront bientôt embarqués dans une « opération très spéciale », soigneusement préparée par l’agence Minuit Moins Dix, avec la complicité de Fabien Duvilla, directeur des marques Kronenbourg.

Les Nexus contre les Tridents. Haute silhouette longiligne, tenue camouflage, et accent marqué qui trahit sa nationalité britannique, Mark Jane, le directeur artistique et animateur principal du jeu constitue au hasard deux équipes de taille égale, les Nexus, et les Tridents. Les membres de ses deux agences vont se retrouver en compétition pour contrecarrer les plans du professeur Vax, savant fou, dont le laboratoire bactériologique met en péril l’humanité. Chaque équipe part s’isoler au premier étage de l’hôtel, où deux vastes salles habillées de boiseries ont été aménagées en quartier général. Deux grandes tables, avec cartes, documents, indices, attendent les participants.

Le brief des Nexus commence. Trois missions vont se succéder pendant lesquelles chacun sera libre de changer de rôle. Objectifs principaux: gagner de l’argent, perdre le moins de vies possible et, rayer de la carte le maléfique savant et son labo. Ou comment faire passer trois valeurs clés de l’entreprise : la rentabilité, l’humanisme et la réussite. Les éclaireurs devront repérer les lieux sensibles, les commandos éliminer les agents adverses, et les espions infiltrer des zones à risques. Quatre personnes resteront impérativement au QG : le chef et trois analystes, chargés de décrypter des documents interceptés puis de transmettre les résultats à leurs camarades sur le terrain.

« La plupart d’entre vous seront équipés de talkies walkies, mais seuls les commandos auront le droit d’utiliser ceci » annonce Mark en exhibant un impressionnant pistolet mitrailleur à visée laser. Aussitôt, des clameurs exclusivement masculines s’élèvent.

« Pour commencer, il vous faut un chef. Je vous conseille de ne pas prendre quelqu’un qui a déjà l’habitude de diriger», poursuit l’animateur, l’oeil malicieux. Silence gêné. « Vous allez voir que ce n’est pas un rôle très difficile », encourage l’animateur. Peine perdue. Alors, Mark tranche et désigne Eliane Juhel, assistante du service marketing :« Madame, vous allez être chef. » D’abord impressionnée, Eliane reprend vite ses esprits. Penchée sur la carte des opérations et sa feuille de mission, elle esquisse sa stratégie. Mais son discours est perturbé par le chahut des membres du commando. Heureusement, une éclaireuse vient à sa rescousse: « Hé, venez voir le plan au lieu de faire joujou. » Aussitôt, les hommes s’exécutent. D’une voix posée, avec des relents de timidité, Eliane donne ses premiers ordres. « Les commandos, dès que vous avez récupéré la balise, vous revenez au QG. Les éclaireurs, n’oubliez pas de m’indiquer précisément votre position. » Top départ. Les Nexus et les Trident dévalent les escaliers métalliques de secours de l’hôtel. Direction : la forêt. Repérages, combats, guets-apens, résolutions d’énigmes se succèdent à un rythme effréné.

Forces et faiblesses.
À la fin de chaque mission, les équipes font le point sur leurs forces et faiblesses. Fabien, qui a pris la tête du commando Nexus, n’a écopé que de 10 % de blessures. « C’est un bon point », félicite Eliane, qui a mené son équipe de main de maître. «Cela montre que quelqu’un qui n’a pas l’habitude de diriger peut être un bon chef et qu’il ne faut pas oublier les compliments », souligne Mark Jane. « Comprendre ce qui se passe sur le terrain n’est pas si évident. Je préfère redevenir analyste », avance une éclaireuse. Commentaire de l’animateur « N’hésitez pas à trouver votre place. Chacune de vos décisions pèsera sur les résultats de toute l’équipe. »

Vers 18 h 30, c’est la fin des opérations. Bilan : nette victoire des Nexus, qui ont récolté trois fois plus d’argent, et n’affichent aucune perte dans leurs troupes. Mais les tridents ne sont pas abattus pour autant : ils sont les seuls à avoir dressé le bon profil psychologique du professeur Vax.

En début de soirée, autour d’un barbecue, où, comme il se doit, on décapsule de la Kronenbourg, toute l’équipe se retrouve et échange ses impressions. « On est tellement répartis dans des bureaux et étages différents que c’est important de récréer des liens », assure Jessica Arnaly, chef de produit junior Kronenbourg GMS (grandes et moyennes surfaces). « Le ludique a primé sur le physique. C’était intéressant d’inverser les rôles et de se mettre dans la peau des autres. Cela a fait ressortir les richesses de chacun ! », conclut Fabien.